La plage ressemblait quelquefois à un long banc de sable où des insectes inconnus se tournaient sans parvenir à retrouver leur équilibre. La plage m'attirait par ses corps presque nus qui faisaient tâche sur le sable. Les corps dans l'eau ont un reflet qui les déstabilise. J'enviais la nature d'avoir doté certains corps de bénéfices expressionnistes. J'avais beau me dire "Tout ne dure qu'un temps et les corps s'avachissent" je ne me lassais pas de ces contemplations abusives qui font rêver l'adolescent. Au-delà du désir, de la sexualité anarchiste, il y avait l'émerveillement, l'extase peut-être d'un présent florissant. Tout au fond de la plage, certains corps nus s'affichaient avec une impudeur exotique. Je rêvais de devenir éphèbe pour me détacher de la ligne de fond, celle qui désoriente l'horizon, mouvance infime du sable et de l'eau. La béatitude infinie de ces hanches, d'homme ou de femme, me fascinait.
La vie est une salope et nous sommes les enfants de ses noces maudites avec le firmament. Homme, femme, quelle importance? Je n'ai jamais su comprendre ce que ces deux mots signifiaient. J'ai toujours été à la recherche d'un être unique qui serait l'achèvement d'une complicité. Nous regarderions l'un et l'autre vers l'éternité, et nos qualités et nos défauts se compléteraient à la façon d'un puzzle qui nous rendrait indispensables jusqu'à l'obscénité. L'obscurité de nos désirs et de nos sexes, de nos aventures passagères, l'incroyable autorité des enfants et la duplicité des adultes, le laxisme des fauves et la vente aux enchères de nos illusions corrompues.
Extrait du journal de Danielle - Dimanche 14 août - Le Havre
Il a plu toute la journée. Je me suis endormie par soubresauts, solitaire. Je portais en moi cette espèce d'inertie qui me rappelait mon enfance, les jours où je ne pouvais pas me lever. Trop de pesanteur dans mon esprit troublé. "Que savez-vous de mon enfance?" répliquai-je, juste au moment où l'autre faisait semblant de ne pas me comprendre. Le monde des adultes me paraissait si loin, si hermétique. Pour certains gosses, c'était un refuge, un château-fort qui les abritait des inconvénients de la vie, pour moi c'était une forteresse dont il ne fallait absolument pas franchir le pont-levis sinon toute liberté serait définitivement compromise : liberté d'action, de pensée, liberté de vivre. "Nous portons tous notre croix dans la vie, à un moment ou à un autre, et quelquefois c'est dès l'enfance que nous avons reçu les stigmates de l'autodestruction". J'avais horreur de pénétrer dans une église. Je riais à la messe lorsque l'on m'y entraînait. Je me rappelle très bien la statue de la Vierge dans la chambre de mes parents. Je la regardais toujours avec crainte et avec suspicion. Je redoutais le moment où elle se mettrait à parler et je me méprisais de la supplier de parler. Mon père, qui était athé, écrasait toujours son mégot sur le dessus de sa tête et je me prenais à trembler, horrifiée. Et si elle se vengeait sur moi? Tous les soirs, avant de me coucher, je lui essuyais soigneusement le dessus de la tête et je lui disais "Pardonne-moi si je t'ai offensée mais c'est mon père qui t'a blessée. C'est un imbécile, il ne sait pas ce qu'il fait. Même si je ne crois pas en Dieu, ce dont je ne sais strictement rien, je ne m'amuserai jamais à t'écraser des mégots sur la tête" et je me signais longuement avec au fond de moi un petit ricanement qui m'énervait. Je n'arrivais pas à me débarrasser de cette joie intérieure qui m'empêchait de me frayer un chemin jusqu'à la Grâce. En fin de compte, j'admirais trop mon père pour m'offusquer vraiment de sa brutalité. J'aurais voulu être aussi forte que lui pour me sentir plus proche de la terre que du ciel. Mais lorsque j'étais malade, lorsque je portais dans ma gorge une de ces angines qui me foutaient en l'air, je me tournais alors systématiquement vers la Vierge et je l'implorais "Je croierai en toi si tu me guéris". Cependant, les moments les plus angoissants, ceux qui ramenaient en moi une foi incroyable, se concrétisaient lors des nombreux orages du mois d'août qui éclataient au-dessus de ma chambre. Plus personne ne pouvait réfréner les illuminations qui me saisissaient, les visions frénétiques qui emplissaient mon cerveau. Je priais, à genoux ou couchée, les mains nouées dans une extase quasi diabolique, comptant les secondes qui séparaient les éclairs des coups de tonnerre et murmurant d'incroyables promesses sur le reniement à tous mes péchés. Mais une fois l'orage éloigné, je n'avais plus du tout envie d'entrer dans les ordres.
mercredi 10 septembre 2008
lundi 8 septembre 2008
Danielle et Laurent (3)
Il y a des moments où je n'arrive pas à comprendre ce qui se passe en moi. Alors je me dis, sans doute pour me consoler "Ne t'en fais pas, tu n'es pas fini". J'ai oublié de vivre comme les autres à force de regarder passer les anges. Tout enfant, j'écoutais parler les autres et quand je leur parlais, je me regardais leur parler. Celà n'allait pas sans quelques fous rires intérieurs. Je me disais "Mais qu'est-ce que tu es en train de raconter?" et je regardais ma gueule, face à mon interlocuteur, et je n'avais pas vraiment l'impression qu'il s'agissait de moi. Je voyais une caricature, quelqu'un qui essayait de séduire ou d'être infect mais certainement pas le garçon que j'étais, qui n'avait pas envie de parler. C'est sans doute pour ça que le langage des animaux m'est devenu beaucoup plus familier que celui des hommes. Lorsque Maya est assise sur mes genoux, elle réagit au dixième de seconde près : à chaque baîllement, grognement, mouvement du bras ou de la main que je fais. De même, elle sait exactement le miaulement, le ronronnement, le coup d'oeil qui me fera céder. Je crois bien que personne ne pourra me faire obéir comme me font obéir un chat ou un chien.
Le soir de la fête de la musique, Laurent emmena Danielle chez Régine. La maison, un peu à l'écart de Saint Cyprien, abritait quatre chiens et un poulailler. Ce soir-là, il y avait pas mal de monde : Roland, le père adoptif de Laurent, le Portugais et sa femme, Régine bien sûr et Christiane, l'amie de son fils, une fausse blonde qui, à force de se décolorer les cheveux, ressemblait à une Marilyn de banlieue. Le repas se terminait, fort heureusement. Danielle ne voulait pas rester. Prétextant la fête de la musique, elle supplia Laurent de retourner en ville. Roland et le Portugais partirent. Ils retournaient à Perpignan. Danielle se souvenait de ces interminables journées passées autour d'une table, en famille, à bouffer, boire et discuter, à éplucher tous les sujets possibles de conversation sans jamais aller à l'essentiel. Elle refusait ce genre de facilité illusoire. Régine et Christiane voulurent les accompagner. Danielle se surprit à trouver de l'amusement dans les yeux de Laurent lorsqu'il fixait Régine. Elle trouva cet amusement totalement déplacé. Régine n'avait rien d'amusant. Elle pouvait quelquefois impressionner par sa façon de parler librement, mais sa franchise s'apparentait plus à des coups de gueule qu'à des réflexions mûrement réfléchies. Pour bien montrer qu'elle n'était pas dupe, elle mit un soin particulier à se préparer : cheveux blonds, chemisier rouge, pantalon noir. Danielle se sentit agacée. Pourquoi cette volonté physique de se faire remarquer à tout prix, de crier "Oui, je suis là, je reste et je vous emmerde!" qui remplissait Laurent de curisosité et d'admiration? Christiane portait une de ces petites robes à fausses manches-fausses bretelles qui faisaient fureur cet été. Elle semblait vivre dans le sillage de sa fausse belle-mère avec d'autant plus d'assurance qu'elle se sentait protégée. "Quel drôle de trio! pensait Danielle. Et qu'est-ce que je fais avec eux?". Laurent lui échappait lorsqu'il posait les yeux sur Régine. Elle ne le possédait plus. Elle en souffrait. La soirée fut insupportable. A Saint Cyprien, le port resplendissait de lumières, même si toutes ces lumières ne provenaient que d'enseignes publicitaires. Les reflets de l'eau, la magie des cafés, les terrasses pleines de monde renvoyaient l'image d'une illusion de bonheur, d'un plaisir physique de l'eau et du ciel en accord avec les passants. Le bruit presque palpable des coques de bâteaux doucements fouettées par la mer remplissait l'air. Danielle croyait sans doute que la nuit ne finirait jamais, qu'elle pourrait se fondre en elle sans y perdre son âme comme lorsqu'elle se mettait à boire pour oublier l'oubli.
Mais Régine vint briser le charme en prétextant que la fête ne se déroulait pas là. Elle voulait aller à la Charrette. La Charrette était un bistrot merdique qui se trouvait à l'autre bout de la plage, sur un parking où s'accouplaient les échangistes et les homosexuels. Danielle sentit la haine monter en elle, la haine et le dégoût. Elle savait qu'elle perdrait Laurent si elle se mettait à gueuler mais elle savait qu'elle ne pourrait s'empêcher de gueuler lorsqu'elle se trouverait dans cet endroit merdique. Elle imaginait déjà l'ambiance : dégueulasse! La plage n'est acceptable, la nuit, que pour s'embrasser et s'aimer, amoureux. Mais elle ne peut qu'être hostile aux amants désunis. Danielle regarda Laurent et se demanda si le moment était déjà venu de rompre avec lui. Elle goûta cet avenir comme une orange amère. Dans la voiture qui les emmenait vers la plage, Laurent lui serrait la main mais il fixait Régine dans le rétroviseur, Régine qui amusait la galerie en racontant l'une de ses sordides histoires avec un de ses clients. Qu'est-ce qu'elle trafiquait déjà? Tenancière? Gérante? Assistante? Le bistrot lamentable, avec ses fausses cahutes tahitiennes, croulait sous la désolation. Deux ou trois désoeuvrés, en attente d'un tirage de coup, et les serveurs qui écoutaient sans doute la retransmission d'un match de foot. Une horreur. Mais Régine continuait son cinéma, imperturbable, inaccessible, dans sa sphère de contentement qui la faisait paraître animée, presque vivante. Laurent fixa Danielle et, pour la première fois de la soirée, s'aperçut enfin qu'elle s'ennuyait. Il lui donna un coup de coude : "Qu'est-ce que tu as? Tu fais la gueule?". Christiane écoutait sa belle-mère, les yeux ailleurs, consentante et soumise. "Tu ne vois pas qu'elle te bouffe, cette femme-là!" dit Daneille. "Quoi? Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as à ronchonner?". Laurent n'était pas content que Danielle l'interpelle de cette façon. Régine s'en aperçut et cria "Eh bien, qu'est-ce que tu as, tu n'es pas bien avec nous, Danielle? Laisse-toi vivre! Laisse-toi aller!". Danielle n'avait pas envie de faire l'amour avec Laurent, sinon elle lui aurait dit "Viens, allons sur la plage" et il aurait peut-être aimé ça. Mais il y a des moments où l'on a plus envie de tuer que de baiser et Danielle avait envie de tuer Régine. Celà lui montait tout le long du corps, depuis les chevilles, et celà lui vrillait les yeux, la faisait loucher et pâlir. Dans la lumière blâfarde de ce café merdique, elle haïssait la vie, l'amour et l'amitié. Laurent faisait la gueule, vexé que Régine ne fasse rire que lui, Christiane se voyait sans doute à Las Vegas, fausse blonde dans un faux film hollywoodien. Et Régine regarda Danielle et lui cria, dans son regard, dans ses gestes et dans son corps "Tu n'es pas de force à lutter. Et même s'il baise avec toi, il me reviendra dès que tu auras franchi le quai de la gare".
Sans doute est-ce ce soir-là que Laurent prononça la phrase fatidique. Il dit, serrant Danielle dans ses bras "Tu sais ce que Régine dit de nous?". Danielle ne répondit pas. Elle s'attendait au pire. Et il a continué, car la phrase se bousculait en lui et l'amusait beaucoup "Elle dit que nous deux, c'est une aventure touristique".
Le soir de la fête de la musique, Laurent emmena Danielle chez Régine. La maison, un peu à l'écart de Saint Cyprien, abritait quatre chiens et un poulailler. Ce soir-là, il y avait pas mal de monde : Roland, le père adoptif de Laurent, le Portugais et sa femme, Régine bien sûr et Christiane, l'amie de son fils, une fausse blonde qui, à force de se décolorer les cheveux, ressemblait à une Marilyn de banlieue. Le repas se terminait, fort heureusement. Danielle ne voulait pas rester. Prétextant la fête de la musique, elle supplia Laurent de retourner en ville. Roland et le Portugais partirent. Ils retournaient à Perpignan. Danielle se souvenait de ces interminables journées passées autour d'une table, en famille, à bouffer, boire et discuter, à éplucher tous les sujets possibles de conversation sans jamais aller à l'essentiel. Elle refusait ce genre de facilité illusoire. Régine et Christiane voulurent les accompagner. Danielle se surprit à trouver de l'amusement dans les yeux de Laurent lorsqu'il fixait Régine. Elle trouva cet amusement totalement déplacé. Régine n'avait rien d'amusant. Elle pouvait quelquefois impressionner par sa façon de parler librement, mais sa franchise s'apparentait plus à des coups de gueule qu'à des réflexions mûrement réfléchies. Pour bien montrer qu'elle n'était pas dupe, elle mit un soin particulier à se préparer : cheveux blonds, chemisier rouge, pantalon noir. Danielle se sentit agacée. Pourquoi cette volonté physique de se faire remarquer à tout prix, de crier "Oui, je suis là, je reste et je vous emmerde!" qui remplissait Laurent de curisosité et d'admiration? Christiane portait une de ces petites robes à fausses manches-fausses bretelles qui faisaient fureur cet été. Elle semblait vivre dans le sillage de sa fausse belle-mère avec d'autant plus d'assurance qu'elle se sentait protégée. "Quel drôle de trio! pensait Danielle. Et qu'est-ce que je fais avec eux?". Laurent lui échappait lorsqu'il posait les yeux sur Régine. Elle ne le possédait plus. Elle en souffrait. La soirée fut insupportable. A Saint Cyprien, le port resplendissait de lumières, même si toutes ces lumières ne provenaient que d'enseignes publicitaires. Les reflets de l'eau, la magie des cafés, les terrasses pleines de monde renvoyaient l'image d'une illusion de bonheur, d'un plaisir physique de l'eau et du ciel en accord avec les passants. Le bruit presque palpable des coques de bâteaux doucements fouettées par la mer remplissait l'air. Danielle croyait sans doute que la nuit ne finirait jamais, qu'elle pourrait se fondre en elle sans y perdre son âme comme lorsqu'elle se mettait à boire pour oublier l'oubli.
Mais Régine vint briser le charme en prétextant que la fête ne se déroulait pas là. Elle voulait aller à la Charrette. La Charrette était un bistrot merdique qui se trouvait à l'autre bout de la plage, sur un parking où s'accouplaient les échangistes et les homosexuels. Danielle sentit la haine monter en elle, la haine et le dégoût. Elle savait qu'elle perdrait Laurent si elle se mettait à gueuler mais elle savait qu'elle ne pourrait s'empêcher de gueuler lorsqu'elle se trouverait dans cet endroit merdique. Elle imaginait déjà l'ambiance : dégueulasse! La plage n'est acceptable, la nuit, que pour s'embrasser et s'aimer, amoureux. Mais elle ne peut qu'être hostile aux amants désunis. Danielle regarda Laurent et se demanda si le moment était déjà venu de rompre avec lui. Elle goûta cet avenir comme une orange amère. Dans la voiture qui les emmenait vers la plage, Laurent lui serrait la main mais il fixait Régine dans le rétroviseur, Régine qui amusait la galerie en racontant l'une de ses sordides histoires avec un de ses clients. Qu'est-ce qu'elle trafiquait déjà? Tenancière? Gérante? Assistante? Le bistrot lamentable, avec ses fausses cahutes tahitiennes, croulait sous la désolation. Deux ou trois désoeuvrés, en attente d'un tirage de coup, et les serveurs qui écoutaient sans doute la retransmission d'un match de foot. Une horreur. Mais Régine continuait son cinéma, imperturbable, inaccessible, dans sa sphère de contentement qui la faisait paraître animée, presque vivante. Laurent fixa Danielle et, pour la première fois de la soirée, s'aperçut enfin qu'elle s'ennuyait. Il lui donna un coup de coude : "Qu'est-ce que tu as? Tu fais la gueule?". Christiane écoutait sa belle-mère, les yeux ailleurs, consentante et soumise. "Tu ne vois pas qu'elle te bouffe, cette femme-là!" dit Daneille. "Quoi? Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as à ronchonner?". Laurent n'était pas content que Danielle l'interpelle de cette façon. Régine s'en aperçut et cria "Eh bien, qu'est-ce que tu as, tu n'es pas bien avec nous, Danielle? Laisse-toi vivre! Laisse-toi aller!". Danielle n'avait pas envie de faire l'amour avec Laurent, sinon elle lui aurait dit "Viens, allons sur la plage" et il aurait peut-être aimé ça. Mais il y a des moments où l'on a plus envie de tuer que de baiser et Danielle avait envie de tuer Régine. Celà lui montait tout le long du corps, depuis les chevilles, et celà lui vrillait les yeux, la faisait loucher et pâlir. Dans la lumière blâfarde de ce café merdique, elle haïssait la vie, l'amour et l'amitié. Laurent faisait la gueule, vexé que Régine ne fasse rire que lui, Christiane se voyait sans doute à Las Vegas, fausse blonde dans un faux film hollywoodien. Et Régine regarda Danielle et lui cria, dans son regard, dans ses gestes et dans son corps "Tu n'es pas de force à lutter. Et même s'il baise avec toi, il me reviendra dès que tu auras franchi le quai de la gare".
Sans doute est-ce ce soir-là que Laurent prononça la phrase fatidique. Il dit, serrant Danielle dans ses bras "Tu sais ce que Régine dit de nous?". Danielle ne répondit pas. Elle s'attendait au pire. Et il a continué, car la phrase se bousculait en lui et l'amusait beaucoup "Elle dit que nous deux, c'est une aventure touristique".
dimanche 7 septembre 2008
Danielle et Laurent (2)
Le vent s'était mis à souffler très fort, juste comme ils revenaient de Collioure. La tramontane. Elle sévissait depuis une semaine sur Saint Cyprien mais aujourd'hui elle s'accompagnait de tonnerre. Laurent avait décidé qu'il était trop tôt pour aller se coucher et qu'une promenade sur le port s'imposait. Mais la pluie, par rafales, se mit à tomber, balayant les palmiers. Plus question de courir sur le port. Danielle avait l'habitude. Au Havre, les tempêtes étaient fréquentes. Elle ne se précipitait pas sur la digue pour autant, comme les gens qui venaient voir se fracasser les vagues, mais elle aimait l'excitation de l'orage et la peur de mourir foudroyée. Le tonnerre, à Saint Cyprien, n'était pas bien méchant, et les éclairs se baladaient de droite à gauche, comme les essuie-glace d'une bagnole. Laurent la serrait de près en rigolant. Elle ne riait pas, comme un animal pris au piège, entre le chasseur et l'orage. Elle céderait au chasseur, bien entendu, même si la pluie commençait à refroidir son corps. Pourquoi appréhendait-elle tant de rester seule avec lui alors qu'il prenait manifestement du plaisir à lui faire l'amour? Cette nuit, il avait décidé de rester coucher avec elle. Pourquoi cette condescendance? Le vin, peut-être, ou alors ce chatouillement de l'orage, cet esprit machiste qui fait dire au mâle "Elle va avoir peur, toute seule dans le noir, il faut que je reste pour la protéger". Comme ils en avaient marre de baiser et dormir sur des lits jumeaux dont les lattes n'arrêtaient pas de disjoncter à chaque fois qu'ils remuaient un tant soit peu plus que d'habitude, ils jetèrent les lits de côté et installèrent les matelas par terre. Ce fut une nuit ordinaire, ni exotique, ni touristique. Une nuit de vent et de pluie. En tendant l'oreille, ils auraient pu entendre les palmiers se tordre dans la tempête. Danielle crut entendre Laurent ronfler, mais lorsqu'elle lui demanda le lendemain matin s'il avait bien dormi et qu'il lui répondit "Pas très bien" elle fut sceptique car la plupart des gens qui prétendent ne pas dormir la nuit sont ceux qui ronflent le plus pendant que leur partenaire écoute les mouches péter au plafond. Le vin blanc l'avait énervée, les gambas épicées lui étaient restées au travers de la gorge, mais elle se souviendrait longtemps de cette soirée à Collioure, de cette nuit chaude et mouillée, de ce serveur catalan aux cheveux longs, des yeux noirs de Laurent, de son besoin de le sentir sur elle beaucoup plus que de son envie de faire l'amour. Elle ne se décida à se réveiller que lorsque son tout dernier rêve fut de nature à lui procurer un état d'esprit acceptable pour une matinée qui s'annonçait d'une pluviosité exceptionnelle pour la saison.
Le vin lui donnait toujours la force de combattre ses idées noires lorsqu'elles se pointaient à l'horizon. Le vin plus que le whisky ou la vodka, d'ailleurs. Heureusement, elle avait un estomac en béton et elle pouvait boire différents vins d'affilée accompagnés de plats divers sans que son état de santé destabilise l'euphorie que lui procuraient les relents de l'ivresse. Elle n'en appréciait que davantage la grimace de Laurent qui la regardait boire en déclarant "Je n'aime pas les alcooliques" ou encore "Attention! Si tu es alcoolique, je te laisse tomber". Pourquoi débitait-il de telles âneries alors qu'un soir où ils rentraient justement de chez Régine, Danielle était tellement ivre qu'elle avait ôté ses vétements dans la rue et que Laurent la tenait contre lui et l'embrassait, très excité, au point qu'elle faillit se faire bouffer par le chien d'un vigile et que les allemands extasiés les applaudissaient du haut de leur balcon.
Au château des Rois Maures, à Perpignan, se trouvait un gitan qui chantait en s'accompagnant à la guitare. Etalé sur les pierres de l'entrée, il laissait sa voix résonner sous l'ampleur de la voûte. Son visage était large, son torse épais sur un ventre obèse, ses cheveux gris éparpillés et ses yeux, comme des trous clairs et perçants sous des paupières couleur de cendres, comme le maquillage d'une femme bourrée. Je l'écoutais, regardant les pieds polis d'une madone et quand il eut fini, je lui donnai une pièce. Il me réclama un billet. Même si j'avais eu un billet, je ne le lui aurais pas donné mais il chantait si bien que je lui donnai une seconde pièce. Il se plaignit alors de l'indifférence des touristes qui ne l'écoutaient pas, ne faisaient pas attention à lui. J'étais d'accord avec ce qu'il disait et longtemps après, en remontant les marches vers les jardins du palais, j'entendis résonner son chant barbare.
Journal de Danielle : dimanche 26 juin
Aujourd'hui dimanche, il a plu toute la journée. J'ai dormi et j'ai bouquiné. Je ne pouvais rien faire d'autre puisque je n'ai ni disques, ni télé, ni magnétoscope. J'ai voulu visionner le petit film que j'avais fait la veille sur Collioure, et j'ai vu défiler un flou artistique sur mon écran de contrôle. Que s'était-il passé? Pourtant, en filmant, je n'avais rien senti de suspect. Peut-être avais-je eu le tort, cependant, en fin de parcours, de confier le caméscope à Laurent pour qu'il me filme devant le château des Templiers. Comme il ne savait pas s'en servir, il est possible qu'il ait appuyé par mégarde sur un bouton d'effacement, ou quelque chose d'autre. Je ne peux pas lui en vouloir mais je ne sais pas si nous retournerons à Collioure cette semaine. Je voulais que nous montions à pied jusqu'au château, à travers les vignes, mais il ne s'en sentait pas le courage. Je lui ai dit "Tu bouffes trop et tu ne fais pas d'exercice". L'autre jour, j'ai dit à Isabelle "Laurent n'a que 38 ans. Il bouffe trop et il ne pratique aucun sport. Dans 5 ans, il sera obèse".
Le vin lui donnait toujours la force de combattre ses idées noires lorsqu'elles se pointaient à l'horizon. Le vin plus que le whisky ou la vodka, d'ailleurs. Heureusement, elle avait un estomac en béton et elle pouvait boire différents vins d'affilée accompagnés de plats divers sans que son état de santé destabilise l'euphorie que lui procuraient les relents de l'ivresse. Elle n'en appréciait que davantage la grimace de Laurent qui la regardait boire en déclarant "Je n'aime pas les alcooliques" ou encore "Attention! Si tu es alcoolique, je te laisse tomber". Pourquoi débitait-il de telles âneries alors qu'un soir où ils rentraient justement de chez Régine, Danielle était tellement ivre qu'elle avait ôté ses vétements dans la rue et que Laurent la tenait contre lui et l'embrassait, très excité, au point qu'elle faillit se faire bouffer par le chien d'un vigile et que les allemands extasiés les applaudissaient du haut de leur balcon.
Au château des Rois Maures, à Perpignan, se trouvait un gitan qui chantait en s'accompagnant à la guitare. Etalé sur les pierres de l'entrée, il laissait sa voix résonner sous l'ampleur de la voûte. Son visage était large, son torse épais sur un ventre obèse, ses cheveux gris éparpillés et ses yeux, comme des trous clairs et perçants sous des paupières couleur de cendres, comme le maquillage d'une femme bourrée. Je l'écoutais, regardant les pieds polis d'une madone et quand il eut fini, je lui donnai une pièce. Il me réclama un billet. Même si j'avais eu un billet, je ne le lui aurais pas donné mais il chantait si bien que je lui donnai une seconde pièce. Il se plaignit alors de l'indifférence des touristes qui ne l'écoutaient pas, ne faisaient pas attention à lui. J'étais d'accord avec ce qu'il disait et longtemps après, en remontant les marches vers les jardins du palais, j'entendis résonner son chant barbare.
Journal de Danielle : dimanche 26 juin
Aujourd'hui dimanche, il a plu toute la journée. J'ai dormi et j'ai bouquiné. Je ne pouvais rien faire d'autre puisque je n'ai ni disques, ni télé, ni magnétoscope. J'ai voulu visionner le petit film que j'avais fait la veille sur Collioure, et j'ai vu défiler un flou artistique sur mon écran de contrôle. Que s'était-il passé? Pourtant, en filmant, je n'avais rien senti de suspect. Peut-être avais-je eu le tort, cependant, en fin de parcours, de confier le caméscope à Laurent pour qu'il me filme devant le château des Templiers. Comme il ne savait pas s'en servir, il est possible qu'il ait appuyé par mégarde sur un bouton d'effacement, ou quelque chose d'autre. Je ne peux pas lui en vouloir mais je ne sais pas si nous retournerons à Collioure cette semaine. Je voulais que nous montions à pied jusqu'au château, à travers les vignes, mais il ne s'en sentait pas le courage. Je lui ai dit "Tu bouffes trop et tu ne fais pas d'exercice". L'autre jour, j'ai dit à Isabelle "Laurent n'a que 38 ans. Il bouffe trop et il ne pratique aucun sport. Dans 5 ans, il sera obèse".
samedi 6 septembre 2008
Danielle et Laurent (1)
Ce n'est que lorsqu'ils furent assis en face l'un de l'autre, dans ce Tapas de Collioure où ils venaient pour la 2ème fois que Danielle put enfin dire à Laurent ce qu'elle pensait de la semaine qu'ils venaient de passer ensemble. "Celà fait 7 jours que tu m'emmènes régulièrement tous les soirs chez ton amie Régine. Je n'éprouve aucune sympathie pour elle et elle n'éprouve aucune sympathie pour moi". Laurent se mit à rire. Ses yeux noirs, ses cheveux noirs. Encore à l'instant, alors qu'ils s'étaient installés à 19h pour pouvoir traîner librement dans les rues de Collioure après le dîner, il lui avait dit "Si tu veux, lorsque nous serons sortis de table, tu pourras aller boire un verre de vodka chez Régine". Danielle frissonna de froid, de dégoût, de vin blanc. Le serveur catalan aux cheveux longs et soyeux plaisantait avec ses clients habituels. Danielle sentit la colère monter en elle. Elle savait qu'elle ne pourrait pas se contrôler. La colère allait monter et la submerger. Elle regardait Laurent, ses yeux noirs, ses cheveux noirs, et elle savait que dans quelques secondes elle lui dirait ses quatre vérités. Elle ne pourrait pas s'en empêcher. Et lui, il n'aimerait pas ça et il la quitterait. Dans un mois, dans un an, dans quinze jours. "Ma parole, tu vis à la colle avec elle. Pour une fois que nous sommes seuls tous les deux, tu ne peux pas t'empêcher de penser à elle". Danielle se souvint que la première fois où Laurent l'avait emmenée chez Régine, elle n'avait senti aucun courant passer entre elles. Ce fut malvenu et mal compris. "Je vais être obligée de la subir". Elle réclama un verre de vodka pour la contrer. "Si elle n'a pas de vodka, j'aurai trouvé une bonne raison de la haïr". Régine avait de la vodka. Elle servit deux verres de vodka à Danielle. Mais elles n'en devinrent pas amies pour autant.
Laurent la regarda de ses yeux noirs, la tête un peu penchée, dans le brouhaha de la petite salle qui se remplissait rapidement. Le propriétaire avait apposé une pancarte devant la porte de son restaurant "Prière de ne pas faire de bruit après minuit". "Je crois bien, lui dit Laurent, que tu me fais une crise de jalousie, et ce n'est pas pour me déplaire". Il souriait gentiment avec un petit air entendu, en dodelinant de la tête, les épaules un peu rentrées. Jalousie. Danielle rigolait intérieurement tout en maintenant élevé son verre de vin blanc jusqu'au niveau de son regard. Le regard sombre et moqueur de Laurent venait se heurter à la ligne fluide, à la fois trouble et transparente, du verre de vin qui le séparait des yeux verts de Danielle. Des yeux que les effluves de vin blanc, mêlées à une myopie naturelle, rendaient particulièrement attirants.
Je revois très bien la figure de Régine. C'était une figure de lune, à la façon de Meliès, une lune en carton pâte, boursouflée, une lune de pocharde au sourire mince, sans lèvres, aux yeux bouffis, bouffés par la chair trouble d'une graisse malsaine. Comme toutes les fausses blondes elle se décolorait à mort, entraînant dans son sillage la petite amie de son fils qui, pour paraître plus pâle encore, s'habillait de blanc comme les stars d'un Hollywood périmé, les Jean Harlow de l'avant guerre. Que pouvait-elle bien redouter? L'amour des hommes? La séduction d'une femme? Elle semblait vulgaire et cynique mais, sous ses dehors autoritaires, se cachait sans doute quelque blessure secrète que je n'eus, je l'assure, jamais envie d'élucider. De même que je ne me serais jamais permis de lancer à Laurent, d'un air faussement amusé "Est-ce que tu aimes Tennessee Williams?". Il m'aurait regardé d'un air un peu vexé avant de s'éclaircir la gorge pour me rétorquer "Qui c'est celui-là?". J'avais emporté, pour lire dans le train, "Les mémoires d'un nomade" de Paul Bowles. C'était un livre insignifiant. A la longue, tout le monde ressemblait à tout le monde, dans une indifférence générale, et chaque petit coup de pinceau excentrique se révélait d'une incomparable banalité. Pas un instant Bowles ne donnait la clé du problème et se gardait bien de préciser ses sentiments. Il voyageait, un point c'est tout. Mais personne n'était obligé d'embarquer avec lui. Pour ma part, je ne bougeais pas du quai de départ.
(à suivre)
Laurent la regarda de ses yeux noirs, la tête un peu penchée, dans le brouhaha de la petite salle qui se remplissait rapidement. Le propriétaire avait apposé une pancarte devant la porte de son restaurant "Prière de ne pas faire de bruit après minuit". "Je crois bien, lui dit Laurent, que tu me fais une crise de jalousie, et ce n'est pas pour me déplaire". Il souriait gentiment avec un petit air entendu, en dodelinant de la tête, les épaules un peu rentrées. Jalousie. Danielle rigolait intérieurement tout en maintenant élevé son verre de vin blanc jusqu'au niveau de son regard. Le regard sombre et moqueur de Laurent venait se heurter à la ligne fluide, à la fois trouble et transparente, du verre de vin qui le séparait des yeux verts de Danielle. Des yeux que les effluves de vin blanc, mêlées à une myopie naturelle, rendaient particulièrement attirants.
Je revois très bien la figure de Régine. C'était une figure de lune, à la façon de Meliès, une lune en carton pâte, boursouflée, une lune de pocharde au sourire mince, sans lèvres, aux yeux bouffis, bouffés par la chair trouble d'une graisse malsaine. Comme toutes les fausses blondes elle se décolorait à mort, entraînant dans son sillage la petite amie de son fils qui, pour paraître plus pâle encore, s'habillait de blanc comme les stars d'un Hollywood périmé, les Jean Harlow de l'avant guerre. Que pouvait-elle bien redouter? L'amour des hommes? La séduction d'une femme? Elle semblait vulgaire et cynique mais, sous ses dehors autoritaires, se cachait sans doute quelque blessure secrète que je n'eus, je l'assure, jamais envie d'élucider. De même que je ne me serais jamais permis de lancer à Laurent, d'un air faussement amusé "Est-ce que tu aimes Tennessee Williams?". Il m'aurait regardé d'un air un peu vexé avant de s'éclaircir la gorge pour me rétorquer "Qui c'est celui-là?". J'avais emporté, pour lire dans le train, "Les mémoires d'un nomade" de Paul Bowles. C'était un livre insignifiant. A la longue, tout le monde ressemblait à tout le monde, dans une indifférence générale, et chaque petit coup de pinceau excentrique se révélait d'une incomparable banalité. Pas un instant Bowles ne donnait la clé du problème et se gardait bien de préciser ses sentiments. Il voyageait, un point c'est tout. Mais personne n'était obligé d'embarquer avec lui. Pour ma part, je ne bougeais pas du quai de départ.
(à suivre)
jeudi 4 septembre 2008
Le Désert rouge
Giuliana (Monica Vitti) est restée traumatisée à la suite d'un accident de voiture. Elle traîne avec elle une déprime récurrente que l'environnement, dans lequel elle vit, ne fait que maintenir, voire accentuer. Son mari est industriel. Il travaille dans la zone pétrolière de Ravenne, en Italie du Nord. Les fumées des usines, les décharges des navires, la pollution des rivières sont le lot quotidien de son univers. Lorsqu'elle se promène, avec son jeune fils, ce n'est que pour parcourir des zones où le vert du paysage se mélange à la rouille et aux émanations des gaz toxiques. De la ville elle-même on ne verra que peu de choses, et surtout une rue vide où Giuliana voudrait ouvrir une boutique, pour s'occuper l'esprit et vendre des objets...mais quels objets? de la poterie? de la céramique? Elle avoue ne rien y connaître.
C'est alors qu'elle fait la connaissance de Corrado (Richard Harris), venu recruter des ouvriers pour une usine en Patagonie. Le premier regard que pose cet homme sur elle est révélateur : il la désire. Elle lui avouera que si son mari avait posé sur elle ce même regard, elle aurait pu se confier à lui après son accident. Mais c'est déjà trop tard, elle sait que Corrado ne restera pas. Il n'en a pas envie, il va de ville en ville, de pays en pays. Avec des amis, ils se retrouveront tous dans une cabane, sur le port, pour quelques instants de batifolage où les corps se mêleront sans se dévêtir, rapprochement presque mondain dans un univers quasi morbide où l'une des femmes avouera qu'elle a rompu avec son dernier amant parce qu'il gagnait moins d'argent qu'elle. Cynisme bourgeois dans un décor décadent de planches cassées et de poële usagé.
Giuliana ne peut surmonter ses angoisses. Elle a peur de tout : la puanteur des fumées d'usine, l'apparition des bâteaux dans le brouillard, la laideur du paysage... Vers la fin du film, lorsque son mari se sera absenté pour quelques jours, et que son fils fera semblant d'être paralysé des jambes pour attirer son attention, elle se réfugiera dans un conte idyllique : elle lui racontera la vision d'une plage de sable fin, entourée de rochers aux courbes reposantes, et d'une mer limpide où vont et viennent de jolis bâteaux et où se baigne une jolie jeune fille alors que retentit le chant mélodieux d'une invisible sirène. Découvrant alors que son fils n'est pas malade, elle ira se réfugier dans les bras de Corrado, dans sa chambre d'hôtel, mais cet épisode érotique ne sera qu'une illusion "Tu ne m'as pas aidée" lui dira-t-elle en le quittant.
Dans un décor sali par l'usure, près d'un bâteau russe à la passerelle rouillée, elle rendra compte de ses états d'âme à un marin incapable de traduire son langage.
Aujourd'hui, si l'on maîtrise mieux la pollution, si l'on se soucie plus de l'écologie et de l'environnement, les dangers se sont déplacés vers d'autres traumatismes : inondations, tornades, apparition de nouveaux cancers, fuites radioactives. Plus de quarante ans après (le film d'Antonioni date de 1964) Giuliana n'est pas la seule à se sentir perdue au milieu de ce désordre universel.
C'est alors qu'elle fait la connaissance de Corrado (Richard Harris), venu recruter des ouvriers pour une usine en Patagonie. Le premier regard que pose cet homme sur elle est révélateur : il la désire. Elle lui avouera que si son mari avait posé sur elle ce même regard, elle aurait pu se confier à lui après son accident. Mais c'est déjà trop tard, elle sait que Corrado ne restera pas. Il n'en a pas envie, il va de ville en ville, de pays en pays. Avec des amis, ils se retrouveront tous dans une cabane, sur le port, pour quelques instants de batifolage où les corps se mêleront sans se dévêtir, rapprochement presque mondain dans un univers quasi morbide où l'une des femmes avouera qu'elle a rompu avec son dernier amant parce qu'il gagnait moins d'argent qu'elle. Cynisme bourgeois dans un décor décadent de planches cassées et de poële usagé.
Giuliana ne peut surmonter ses angoisses. Elle a peur de tout : la puanteur des fumées d'usine, l'apparition des bâteaux dans le brouillard, la laideur du paysage... Vers la fin du film, lorsque son mari se sera absenté pour quelques jours, et que son fils fera semblant d'être paralysé des jambes pour attirer son attention, elle se réfugiera dans un conte idyllique : elle lui racontera la vision d'une plage de sable fin, entourée de rochers aux courbes reposantes, et d'une mer limpide où vont et viennent de jolis bâteaux et où se baigne une jolie jeune fille alors que retentit le chant mélodieux d'une invisible sirène. Découvrant alors que son fils n'est pas malade, elle ira se réfugier dans les bras de Corrado, dans sa chambre d'hôtel, mais cet épisode érotique ne sera qu'une illusion "Tu ne m'as pas aidée" lui dira-t-elle en le quittant.
Dans un décor sali par l'usure, près d'un bâteau russe à la passerelle rouillée, elle rendra compte de ses états d'âme à un marin incapable de traduire son langage.
Aujourd'hui, si l'on maîtrise mieux la pollution, si l'on se soucie plus de l'écologie et de l'environnement, les dangers se sont déplacés vers d'autres traumatismes : inondations, tornades, apparition de nouveaux cancers, fuites radioactives. Plus de quarante ans après (le film d'Antonioni date de 1964) Giuliana n'est pas la seule à se sentir perdue au milieu de ce désordre universel.
mercredi 3 septembre 2008
Tokyo - 20.09.76
C'est une histoire simple, une histoire de drames et de joies, comme il s'en passe aussi bien dans la vie que sur scène. A Tokyo, ce soir-là, Montserrat Caballé vient de chanter son premier air de l'opéra "Adrienne Lecouvreur", elle est célèbre avec, déjà, 20 ans de carrière derrière elle (La Bohème, à Bâle, en 1956). Très applaudie, elle attend la venue de Maurice de Saxe, dont elle est amoureuse. Le voilà! C'est le ténor catalan José Carreras. Il a 30 ans, il est jeune, il est beau. C'est Caballé qui l'a fait connaître, au Liceu de Barcelone, où il a chanté le petit rôle de Flavio, alors qu'elle interprétait La Norma. Ils se connaissent, elle est un peu sa grande soeur, et là, dans les bras l'un de l'autre, ils jouent les amants passionnés. Elle, avec sa maturité épanouie, et lui avec sa fougue encore juvénile.
Un peu plus de 10 ans après, en 1987, les médecins diagnostiqueront chez le ténor une leucémie aigue. Pendant plus d'un an il combattra la maladie. Après sa guérison il créa sa Fondation Internationale contre la Leucémie et, le 8 août 1988 il organisa un concert mémorable, dans les arènes de Vérone, avec les plus grands chanteurs et chanteuses de l'époque (dont, bien sûr La Caballé). Il apparut alors, aminci, souriant, avec ce regard fier des matadors qui ont connu l'enfer et qui veulent désormais mettre tous leurs talents au service d'une noble cause.
La suite, on la connaît, avec le fameux concert des trois ténors, à Rome, en 1990, et ses millions de télespectateurs. Aujourd'hui, alors que Montserrat Caballé a pris sa retraite, José Carreras chante toujours, parce que la musique est dans sa vie, et que sa vie lui est d'autant plus précieuse qu'il a failli la perdre, 20 ans plus tôt...
Un peu plus de 10 ans après, en 1987, les médecins diagnostiqueront chez le ténor une leucémie aigue. Pendant plus d'un an il combattra la maladie. Après sa guérison il créa sa Fondation Internationale contre la Leucémie et, le 8 août 1988 il organisa un concert mémorable, dans les arènes de Vérone, avec les plus grands chanteurs et chanteuses de l'époque (dont, bien sûr La Caballé). Il apparut alors, aminci, souriant, avec ce regard fier des matadors qui ont connu l'enfer et qui veulent désormais mettre tous leurs talents au service d'une noble cause.
La suite, on la connaît, avec le fameux concert des trois ténors, à Rome, en 1990, et ses millions de télespectateurs. Aujourd'hui, alors que Montserrat Caballé a pris sa retraite, José Carreras chante toujours, parce que la musique est dans sa vie, et que sa vie lui est d'autant plus précieuse qu'il a failli la perdre, 20 ans plus tôt...
lundi 1 septembre 2008
La Rentrée
Voilà, elle est là, de nouveau : bruissante... La Rentrée.
Hier, dimanche, un ami me montre une photo. C'est un départ, dans le bureau d'une étude notariale. Il y a là une quinzaine de personnes, avec une majorité féminine. Il y a celui qui part, la cinquantaine, grand et mince, poivre et sel, et le petit jeune, craquant, souriant et rigolo, qui vient d'arriver. Ils ont tous des diplômes, ils sont tous compétents dans leur boulot.
Tous ces gens, ils se cotoient, 5 jours sur 7, ils se parlent, ils communiquent entre eux. Ils travaillent, sous l'autorité de notaires-associés.
J'ai demandé à mon ami s'il les connaissait vraiment? Il les connaît par bribes : les enfants de celle-ci, qui sont très durs; les problèmes de santé de cette autre, qui est souvent en arrêt de maladie... Le Quotidien, la Vie. On voit ça à la télé, en plus "copieux" parce qu'il faut tenir dans le raccourci du mélo, pour tenir en haleine. Il y a aussi les feuilletons, ceux qui durent par deux ou trois épisodes d'une heure et demie, parce que chacun de nous vit une feuilleton personnel, mais à la télé c'est du pur-jus-de-pomme, alors que dans la vie, la Vraie, ça s'étale jusqu'à la mort.
Des fois, on se souvient de tout, et puis des fois on a des pertes de mémoire. On se doute qu'on n'a qu'une vie, alors on ne veut pas la perdre, mais souvent on n'arrive pas à la contôler. A la télé, c'est plus facile, on regarde les autres s'agiter, ils sont payés pour ça. Au bureau, on doit rester dans le cadre, on n'a pas le droit de s'égarer, on doit se tenir bien droit sur sa chaise. Des fois, y en a un qui s'en va, et il y en une qui arrive, alors on se rassemble, dans une pièce, on boit un coup, on raconte des bêtises, et on prend des photos.
Dimanche, c'était la photo de l'étude notariale où travaille mon ami. Aujourd'hui, y a pas photo : c'est la rentrée. NA.
Hier, dimanche, un ami me montre une photo. C'est un départ, dans le bureau d'une étude notariale. Il y a là une quinzaine de personnes, avec une majorité féminine. Il y a celui qui part, la cinquantaine, grand et mince, poivre et sel, et le petit jeune, craquant, souriant et rigolo, qui vient d'arriver. Ils ont tous des diplômes, ils sont tous compétents dans leur boulot.
Tous ces gens, ils se cotoient, 5 jours sur 7, ils se parlent, ils communiquent entre eux. Ils travaillent, sous l'autorité de notaires-associés.
J'ai demandé à mon ami s'il les connaissait vraiment? Il les connaît par bribes : les enfants de celle-ci, qui sont très durs; les problèmes de santé de cette autre, qui est souvent en arrêt de maladie... Le Quotidien, la Vie. On voit ça à la télé, en plus "copieux" parce qu'il faut tenir dans le raccourci du mélo, pour tenir en haleine. Il y a aussi les feuilletons, ceux qui durent par deux ou trois épisodes d'une heure et demie, parce que chacun de nous vit une feuilleton personnel, mais à la télé c'est du pur-jus-de-pomme, alors que dans la vie, la Vraie, ça s'étale jusqu'à la mort.
Des fois, on se souvient de tout, et puis des fois on a des pertes de mémoire. On se doute qu'on n'a qu'une vie, alors on ne veut pas la perdre, mais souvent on n'arrive pas à la contôler. A la télé, c'est plus facile, on regarde les autres s'agiter, ils sont payés pour ça. Au bureau, on doit rester dans le cadre, on n'a pas le droit de s'égarer, on doit se tenir bien droit sur sa chaise. Des fois, y en a un qui s'en va, et il y en une qui arrive, alors on se rassemble, dans une pièce, on boit un coup, on raconte des bêtises, et on prend des photos.
Dimanche, c'était la photo de l'étude notariale où travaille mon ami. Aujourd'hui, y a pas photo : c'est la rentrée. NA.
Inscription à :
Articles (Atom)