mardi 29 juillet 2008

le Conte, la Folie, et l'Ordinaire

Charles Bukowski (1920-1994) est connu en France pour son passage dans l'émission de Pivot, en 1978, où il marmonna et but beaucoup avant de se faire virer, ce qui lui donna, définitivement, l'étiquette d'écrivain-culte, et d'appartenance à une Beat-Generation dont il se foutait éperdûment.
En 1981 Marco Ferreri tourna "Conte de la Folie Ordinaire" d'après le bouquin de Bukowski. Le film est meilleur que le livre, recueil de nouvelles scabreuses qui racontent d'une façon souvent drôlatique les tribulations de l'auteur, entre beuveries incessantes et rencontres de personnages tous plus pittoresques les uns que les autres (prostituées, travestis, piliers de bar....) dans un langage frénétique et corrosif.
Sur l'écran, les deux personnages principaux sont joués par Ben Gazzara et Ornella Muti. L'un boit sans arrêt, et l'autre ne pense qu'à s'auto-mutiler. Mais ils ont tous les deux des visages d'anges. Plus tard, dans "Barfly", autre adaptation, Barbet Schroeder fera jouer Mickey Rourke et Faye Dunaway, et ce sera beaucoup moins convaincant parce que beaucoup plus "hollywoodien". Hollywood n'a rien à voir avec l'univers de Bukowski.
Marco Ferreri, cinéaste franco-italien, décrit parfaitement la crasse et la pureté. Il n'enjolive pas. Même dans les scénarios les plus crades, les américains cherchent à enjoliver. Dans "Seven", David Fincher rendait le vomi recyclable.
Aujourd'hui, tous les jours, des centaines de gens meurent, dans des attentats, des accidents, des explosions ou dans des réglements de compte familiaux sordidement répétés, mais ils sont rapidement rejetés au profit de la vie des célébrités, du glamour et du show-biz.
Sur la couverture du prochain Vanity Fair : "Carla Bruni : the new Jackie O ?". Les photos sont de la grande Annie Leibovitz. J'avais vu un reportage sur cette illustre photographe et sa façon de travailler. Je crois que c'était à propos d'une série concernant Demi Moore. Nous autres, pauvres mortels, nous croyons qu'avec nos petits appareils rikikis et super-perfectionnés nous n'avons besoin que de 5 minutes pour faire une série de portraits dont nous garderons les meilleurs éléments pour le plaisir de nos échanges Internet. Eh bien non, les professionnels ne bossent pas comme ça. Dans le reportage, on voyait une horde d'assistants, d'appareils, d'éclairages, de maquilleurs, et surtout : l'attente. L'attente de la lumière, de l'éclairage, de la pose adéquate. Un boulot de pro, loin de notre amateurisme goguenard.

dimanche 27 juillet 2008

Les Rescapés (suite)

Deuxième Partie : Joelle
Le conflit n'avait duré que quelques jours, mais il avait multiplié les ravages. De tous côtés, conscients de leurs faiblesses, humiliés dans leur arrogance de victoires définitives qui n'avaient abouties qu'à de sordides destructions, les technocrates de la nouvelle génération se mirent en branle, se relayant jour et nuit pour envisager, élaborer et concrétiser des stratégies sophistiquées de renouveaux utopiques et de rajeunissements planétaires.
Finies les jolies plages de sable fin avec les petites amazones aux doigts de fée manucurés. Les touristes avaient été priés de regagner leur domicile et de se procurer le matériel élémentaire pour la survie de leur espèce.
Joelle se leva et marcha lentement vers la terrasse. Tout autour d'elle, des portraits grand format de sa beauté vieillissante ornaient les murs. Elle regarda longuement la piscine qui miroitait à ses pieds. Tout en bas, dans le grand atelier qui avait été construit spécialement pour lui, Marc, son mari, travaillait avec son personnel sur les plans et la maquette du palais du nouveau président.
Elle n'avait aucune envie d'aller lui dire bonjour. Elle préférait se rendre dans les appartements privés de son petit-fils, Sabuni, qu'elle avait réussi à sauver, après la mort de sa fille.
"Tu m'es apparu comme une déesse antique, lui avait dit Sabuni, comme la fille du créateur. Dans ces ruines qui m'entouraient, tu étais la seule à me tendre la main, pour me relever, pour que j'atteigne ta hauteur. Je t'en serai reconnaissant toute ma vie, et je t'honorerai jusqu'à ma mort".
Le jeune homme avait l'enthousiasme de ses 16 ans, mais plus que jamais, après l'engloutissement de V***, il ressentait l'exaltation d'un jeune dieu, prédestiné par de lointains ancêtres, a être l'incarnation d'une détermination, qui n'avait rien à voir avec l'Amour ou la Haine, mais qui remontait bien plus loin, jusqu'à cette colère mythique qu'il avait lue dans les textes anciens et qui le dynamisait au-delà du possible. Il se pensait invulnérable, il en avait l'assurance et il ne pouvait plus en douter.
"Mère!" s'écria-t-il lorsqu'elle entra dans ses appartements. Elle aimait qu'il l'appelât "Mère". Elle savait qu'il travaillait, lui aussi, pour le président, mais elle ne se mêlait pas de ses travaux, elle percevait seulement un au-delà presque surnaturel qui lui échappait mais dont elle appréciait l'effet bienfaiteur sur elle-même, car depuis qu'ils s'étaient retrouvés, elle ne faisait plus les cauchemars qui lui avaient rendu la vie si difficile.
Lentement, pas à pas, Sabuni lui dévoilait quelques secrets. Il la sentait réticente, mais non fermée à ses projets. Elle avait seulement le vertige lorsqu'il lui rendait compte de toutes les stratégies qu'il proposait au président afin de restructurer une planète que les conflits avaient asphyxiée et réduite à l'état de zombie désarticulé.
Pourtant, il ne pouvait aller jusqu'au bout de son désir de lui faire partager tout ce qu'il ressentait. Il en souffrait car il aurait voulu qu'elle soit le tout auquel il aspirait : sa complice, son amie, sa mère. Elle se débattait encore dans des contradictions qu'il ne comprenait pas et qui faisaient obstacle à la perfection d'une entente dont il avait besoin car elle était la seule, l'unique. Il le savait, il le ressentait : aucune autre femme ne pourrait lui apporter la plénitude qu'il lui fallait absolument pour s'accomplir tout à fait.
Joelle sortit rassérénée des appartements de son "fils". Elle ne voulait plus entendre parler d'intermédiaires, de cette fille qu'elle aurait eu et qui lui aurait donné cet enfant. Elle se sentait mère absolue.
En remontant le long de la piscine, elle sourit aux trois jeunes filles qui s'ébattaient dans l'eau. Marc les appelait "ses trois Grâces". Il aimait s'entourer de gamines pour travailler. Leurs mouvements grâcieux dans l'eau claire lui rafraichissaient l'esprit, encombré par tous les plans compliqués que lui réclamait son travail. Elle le trouva en contrebas du salon, en train de dessiner et de peindre, mais elle n'alla pas lui parler. A peine s'était-elle rendu compte que son dessin n'était plus aussi précis qu'auparavant. Peut-être s'était-il remis à boire, peut-être avait-il la sensation que son avenir était incertain et qu'il pouvait tomber en disgrâce d'un jour à l'autre. Il leva les yeux vers elle, mais elle avait déjà disparu. Il ratura le dessin qu'il venait de commencer. Ses cheveux s'étaient blanchis et raréfiés. Son allure n'était plus aussi assurée. Il ne tremblait pas encore mais il se savait sur la pente d'un déclin inéxorable. Il n'avait plus aucune nouvelle des siens et il avait peur de se renseigner. Dans cette maison qu'il avait construite il se surprenait à se croire en otage. Il ne sortait presque plus, il ne voulait pas voir la ville. Lui qui avait tant voyagé, tant souri devant des monuments bizarres ou incongrus, tant bâti de maisons dans ses rêves d'adolescent , il se retrouvait enfermé dans son ultime accomplissement, comme au fond d'un tombeau qu'il aurait pris soin de rendre incontournable.
Il avait eu quelquefois l'envie d'en finir, mais un espoir confus le maintenait en équilibre, un espoir qui certainement le décevrait s'il s'accomplissait, mais qui constituait une infime poussière d'illusion. Il se leva, faillit se verser un verre d'alcool mais les trois filles dans la piscine l'en dissuadèrent. Elles riaient en s'aspergeant d'eau. Il s'approcha pour mieux les voir. Il aurait pu se jeter au milieu d'elles, mais aucune pensée érotique ne l'habitait. Il marcha le long de la piscine, les regarda, leur fit des petits signes amicaux avant de remonter vers le salon. Il aimait encore Joelle, mais elle lui échappait. Il l'avait sans doute adulée mais il devait bien reconnaître aujourd'hui qu'il n'avait entretenu qu'une image. Il l'avait voulue dans ses peintures, dans ses dessins, mais la femme se dérobait. Il entra dans sa chambre, s'assit devant sa table à dessin. Machinalement, il déplia quelques feuillets. Des murs, des salles immenses, des escaliers... des prisons, encore des prisons. L'envie d'alcool lui barra l'estomac, mais il résista un instant. D'une main presque tremblante il ouvrit le petit tiroir de son secrétaire. Lentement, comme pour un cérémonial d'église, il prit son petit calepin de cuir noir et l'ouvrit. La photo de Suzy, avec sa bouche rouge et ses boucles dorées lui fit monter les larmes aux yeux. Son château de sable sembla s'enliser et il ressentit vraiment le vide qui l'oppressait.

Salomé

C'est l'histoire d'une gamine (Salomé) qui est convoitée par son beau-papa (Hérode) mais qui est protégée par sa mère (Hérodiade).
Ca se passe il y a très, très longtemps.
Le beau-papa a fait emprisonner un prophète (Jochanaan) parce qu'il racontait (entre autres) des horreurs sur sa femme. Celle-ci voudrait bien le faire zigouiller. Mais le mari a la trouille. Il est superstitieux et il a peur des retombées prophétiques.
Or voilà que la gamine se met à faire la danse du ventre et des sept péchés capitaux devant toute une assemblée de notables, pour l'anniversaire du beau-papa. Celui-ci est sidéré d'admiration, au point de lui promettre la moitié de son royaume devant l'assemblée des convives.
Salomé est perplexe : elle a déjà tout ce qu'elle désire, et le royaume de son beau-père, elle s'en bat les sept voiles. Alors elle va demander conseil à sa maman qui s'écrie "La tête du prophète !!!". Ouais, super ! Et sur un plateau d'argent, svp !
Dans l'opéra de Richard Strauss (d'après Oscar Wilde) la gamine voulait seulement "baiser la bouche" de Jochanaan. Mais le prophète avait des principes. Enchaîné, en haillons, mal rasé, il ne voulait pas succomber à la "fille de Babylone". Il en a perdu la tête.
Moralité : il ne faut pas toujours faire confiance aux filles qui demandent conseil à leurs mères, elles ont parfois des idées malveillantes....

mercredi 23 juillet 2008

Les Rescapés (suite)

Fin de la Première Partie : Joelle et Suzy.
Joelle étira ses jambes. La place était immense. L'orchestre jouait des valses. La chaleur n'était pas encore installée mais les rideaux étaient tirés devant les vitrines les plus exposées. Il y avait une espèce d'insouciance vaguement passive dans l'attitude des gens qui déambulaient sur les dalles encombrées de pigeons. Ils entraient et sortaient de la basilique, se dirigeaient vers la mer et puis ils revenaient, s'asseyaient aux nombreuses tables de cafés, se levaient et se dispersaient dans les ruelles mal éclairées.
Joelle suivait leur va-et-vient avec indifférence, elle était délivrée de Rémy et elle pouvait penser à Georges, sans avoir besoin de se justifier. Le savoir loin d'elle, dans un pays étranger où se déroulaient des "combats" lui plaisait. Elle le croyait impuissant, et cette idée, qui s'imposait de plus en plus à elle, accentuait la force de ses sentiments, de cette aura romanesque qui lui permettait de se débarrasser du sexe dont elle n'avait jamais reconnu l'imposition.
Tout près d'elle se trouvaient Marc et Suzy, qui sirotaient des boissons différentes. Marc avait 56 ans, elle venait de l'apprendre. C'était donc l'architecte dont Suzy lui avait parlé. Oui, elle lui trouvait de l'élégance. Il savait s'habiller, se coiffer, et ils formaient un couple acceptable, mais elle ne voulait pas s'intégrer, elle voulait garder ses distances et ne pas encourager leur intimité pour conserver l'orientation de ses pensées, la pleine intensité de sa romance avec le seul homme qui lui paraissait convenable
L'embarcation s'arrêta juste à leurs pieds. "Vous êtes une femme remarquable" lui dit Marc en l'aidant à monter. "Suzy est bien plus belle que moi" répliqua-t-elle. Elle portait une robe noire, aux minces bretelles, et très décolletée. Suzy avait de beaux cheveux blonds, des seins attirants, et une bouche très rouge. Elle s'était soigneusement maquillée ce matin, dans sa chambre d'hôtel, en vue d'une promenade d'agrément dans les îles. "Vous êtes mes deux divinités" dit Marc en les fixant, assises l'une près de l'autre en face de lui, alors que le bâteau s'ébrouait. Joelle laissa son regard dériver sur les vagues, tandis que la ville commençait à s'éloigner, mirage de palais et d'églises que le soleil faisait miroiter comme autant de mosaiques morcelées. A travers la transparence hallucinante de l'eau verte, elle voyait des profondeurs troublantes qui la confortaient dans son état d'esprit, exalté et morbide.
Au dîner, dans un restaurant sur la place de l'Hôpital, Marc leur expliqua longuement le point de vue de l'architecte concernant les désordres répétés qui menaçaient l'équilibre de l'univers. Joelle trouva celà ennuyeux et factice, alors que Suzy s'exaltait de nouveau, comme lorsqu'il s'était présenté dans le magasin, la première fois qu'elle l'avait vu, avec cet air raffiné et cynique qu'elle avait fortement apprécié. Peut-être était-ce à cause de cette robe blanche qu'elle portait, et qui se détachait dans la nuit, sur cette place vide où seuls deux restaurants restaient ouverts, remplis d'étrangers qui contrastaient bruyamment avec la façade rigide de l'Hôpital et la sinuosité des petits canaux aux reflets glauques. Mais Joelle ne pouvait pas être impartiale vis-à-vis de Marc. Elle avait rêvé cette nuit que sa mère revenait la hanter. La vieille femme, avec ses cheveux noirs tirés en arrière, et sa blouse tendue sur sa jupe plissée, la houspillait dans son sommeil "Tu es sale, tu es désordonnée. Tu ne seras jamais une bonne mère!". Elle frissonna et se replia sur elle-même. Elle n'aurait pas dû garder sa robe noire, elle aurait dû se changer pour dîner. Elle avait froid, elle était mal à l'aise. Suzy était superbe avec sa blondeur et sa robe blanche, et même Marc, dans son insignifiance naturelle, paraissait beau avec son costume et ses bijoux discrets qui luisaient doucement dans la nuit. Elle grimaça "Jamais je ne serai heureuse" et vit Georges, au fond du canal, qui lui sourait, le corps troué mais le regard aimant.
Le couloir de l'hôtel était tapissé de grandes glaces et Suzy crut un instant que Marc avait fait exprès de le choisir ainsi. "Tu es un obsédé" lui dit-elle. Il eut un mince sourire "On traîne toujours ses bagages avec soi" fit-il d'un air énigmatique. Il l'enlaça, elle se cabra contre lui, la tête en arrière. "Je vais dire bonsoir à Joelle, dit-il, et je reviens". Elle avait ouvert la bouche. Elle se détendit lentement tandis qu'il la détachait de son corps. Ils étaient seuls dans le couloir, avec les glaces et la lumière tamisée. Marc recula et la fixa "Tu es très belle" dit-il. Il lui fit un petit signe de la main et s'éloigna.
Joelle était restée en bas, dans la nuit, devant l'hôtel. Elle n'avait plus froid, maintenant. Elle s'apercevait combien les rues étaient vides, toutes les rues, qui se croisaient et s'emmêlaient, ne laissant s'échapper que les quelques étrangers encore perdus, qui recherchaient leur hôtel et qui reprenaient la même errance en espérant enfin pouvoir se repérer. Elle n'entendit pas Marc arriver derrière elle mais elle ne sursauta pas quand il lui prit le bras. "Qu'avez-vous pensé de cette première nuit à V***?" lui souffla-t-il à l'oreille. Elle sentit son parfum et elle ne répondit pas. Ils montèrent l'escalier et, dans le couloir de nouveau désert, il l'arrêta devant sa porte. Le lourd tapis étouffait tous les bruits. "Tout à l'heure, dit-il, dans le bâteau, j'ai un peu menti : vous êtes ma seule déesse". Elle lui fit le sourire qu'elle faisait à tout le monde, au simple passant comme au général bardé de médailles "Vous êtes notre ange gardien" dit-elle, et elle le repoussa doucement au moment où il allait l'embrasser sur la bouche. "A demain matin" dit-elle en entrant dans sa chambre. Il hésita, mais ce n'est que la porte fermée qu'il émit un "Bonne nuit" quelque peu dépité.
Joelle se regarda dans la glace. Une de ses mèches était défaite. La fenêtre de sa chambre était restée ouverte sur la nuit. Elle ne voulait pas se coucher. Elle appréhendait le retour de sa mère, dans ces cycles cauchemardesques qui n'en finissaient pas de se nourrir d'eux-mêmes. Mais comment ressortir maintenant sans être ridicule? Sur la place, en dessous, d'autres étrangers s'étaient réunis et finissaient par rire de cette ville étrange qui les rejetait de ruelles en ruelles, de canaux en canaux. Elle se rassura. Elle remit sa mèche en place et descendit.
Lorsque Marc entra dans la chambre, il vit que toutes les lumières étaient éteintes. Il voulut allumer mais Suzy, d'une voix très douce, lui demanda de n'en rien faire. Les deux fenêtres étaient ouvertes. Celle du balcon donnait sur les bâteaux endormis qui clapotaient au rythme de l'eau trouble. Marc se dénuda et s'avança vers le lit. Il vit le reflet de son corps dans la glace monumentale et il se dit que c'était mieux ainsi, sans la lumière surannée des lustres fabriqués dans l'île toute proche. Il entrevit Suzy, étendue sur le lit. Dans cette étrangeté soudaine, la glace du plafond se mit à refléter les vagues du canal sur le corps de sa maîtresse, et il la prit pour une sirène. Il eut un rire étouffé et se mit à bander en montant sur le lit, pour s'allonger près d'elle.
Joelle ne s'éloigna pas de l'hôtel. Elle ne pouvait pas partager la joie des étrangers, elle était seule. Elle s'arrêta sur le petit pont et se pencha légèrement. Dans cette opacité elle voulait croire encore à son utilité. Elle voulait croire que Georges lui reviendrait, même amputé, même défiguré. Et puis elle se réconcilierait avec sa propre fille. N'était-elle pas grand-mère? N'avait-elle pas un petit-fils qui devait avoir 15 ans, maintenant, et qui était beau comme le soleil? N'y avait-il donc pas d'espoir dans cette vie de merde? Elle fut heureuse que personne ne la vit, ici, accoudée à ce pont, avec les larmes qui lui baignaient les joues. Elle ne supporterait plus que sa mère vienne l'insulter dans son sommeil, elle reprendrait sa vie en mains et elle se ferait un restant d'avenir rempli de joies humaines.

mardi 22 juillet 2008

Infamous

De tout temps, l'étiquette a représenté le summum du bon goût en matière de comportement humain.
Non pas celle qu'il faut respecter dans les salons mondains, mais celle que l'on plaque sur le front de la victime idéale, qui servira de bouc émissaire en cas de litige ou de contestation.
Dans le domaine très prisé du "people" elle est particulièrement commode pour attribuer à l'autre les accusations dont on ne voudrait pas faire l'objet.
C'est ainsi que, en vrac, Michael Jackson serait le roi des Pédophiles, Britney Spears la reine des Désaxées et Tom Cruise le roi des Scientologues. En France, c'est surtout dans le domaine politique que les étiquettes font la loi. Très récemment, on a vu le président de la République se faire traiter de roi des Nains, et, hier, le fringant Jack Lang de roi des Traitres.
Dans un pays qui se veut anti-discriminatoire, ce tremplin de la connerie reflète bien la pollution qui sévit dans les recoins de la planète.

lundi 21 juillet 2008

Les Rescapés (suite)

Première Partie (suite) : Joelle
Le colis, dont Rémy lui avait parlé au téléphone et qu'il devait aller chercher à la gare, était un homme. Un bel homme, ma foi, et qui se prénommait Georges. Grand et fort, les cheveux bruns, et bien habillé. Exactement comme elle les aimait.
En arrivant à M*** elle découvrit une ville quelconque dont les balcons n'étaient même pas fleuris. La villa de Rémy n'était pas en construction, mais en réparation. Une fois de plus, Joelle n'avait pas fait attention aux mots eux-mêmes, mais elle avait seulement survolé les phrases.
Juste au moment où une chanteuse surestimée se lamentait sur le sort d'une ville de l'ancien Orient, Georges s'empara de la vie de Joelle.
La maison, dans la banlieue de M***, surplombait légèrement le bourg, que des inondations récentes avaient détérioré, et se présentait comme une suite de petites pièces, petits couloirs, petits placards, petites chambres, en état de rénovation. Seul le jardin, très bien planté, intéressait Georges qui avait la manie de ponctuer toutes ses phrases d'un sempiternel "Tu vois ce que je veux dire".
Plus ou moins reporter, plus ou moins journaliste, il prétendait avoir connu des personnalités dont la fréquentation se limitait à l'intimité d'une entrevue programmée par le journal qui l'employait. Joelle l'écoutait parler sans mot dire, un peu admirative, un peu interloquée, car il buvait et fumait presque autant qu'il parlait. Sous ses airs démonstratifs et son élocution communicative pointait quelquefois, au hasard d'un bref silence, une écrasante solitude. Alors ne restait plus dans la pièce qu'une abominable odeur de tabac froid.
La soirée fut magnifique. A partir du jardin enrichi de lumières colorées, la vue s'étendait jusqu'aux montagnes avoisinantes, toujours couvertes de brume ou de nuages épais. Joelle sirotait son île flottante en écoutant la voix bien tempérée de Georges qui planait dans la nuit comme un chant bienheureux des Mille et une Nuits, annonçant les prévisions de tous les prophètes du monde, leurs révélations et leur complicité dans l'anéantissement de ce monde incertain. Elle se laissait bercer, voyant dans les cheveux épais de cet homme un signe de bonne santé que l'excès de tabac ne pouvait affecter. Et dans la pénombre qui les submergeait, sa peau paraissait s'assombrir davantage, comme un sultan qui lui aurait ouvert la voie d'un au-delà inhabituel.
Rémy les observait, tout au fond du salon. Leur silhouette se découpait dans l'ouverture de la porte-fenêtre. Il rangeait machinalement les derniers achats de vaisselle qu'il avait acquis le matin même au marché du village. Il paraissait bouffi, à la lumière vague de la nuit peu éclairée. Il voyait, dans l'île flottante que sirotait Joelle, comme une petite lampe allumée, faible espoir d'un amour qui ne lui était peut-être pas interdit. Soudain, Georges se leva et traversa le salon pour aller aux toilettes. Son visage rayonnait. Il fit un grand geste amical vers Rémy et s'écria avec emphase : "Musique, Maestro!". Le visage de Rémy se crispa. Il alluma le vieil électrophone et sortit un vieux 33 tours, dont il avait ramené toute une collection de l'ancien appartement de sa mère.
L'orchestre de chambre attaqua le morceau avec une vraie joie de vivre. Joelle écouta vaguement en laissant ses lèvres goûter aux derniers excès de son île flottante. Et puis, lentement, dans la nuit et dans la solitude, le violon éleva sa voix languissante. Elle sentit son corps se tendre et se raidir. Elle voulut tourner la tête vers le salon mais son corps ne lui obéit pas. Elle ne pouvait pas se tromper : elle avait entendu ce morceau de musique le soir-même où elle s'était rendue au concert de cette abbaye campagnarde....Il ne pouvait pas s'agir d'un effet du hasard. Elle revoyait les cheveux longs du violoniste, son air complétement intégré aux émotions de son archet. Elle reposa lentement son verre vide sur la table du jardin. Elle voulait s'en aller.
Georges réapparut. Il s'assit vivement. Avant même d'allumer une autre cigarette il lui saisit la main "Tu as froid?" dit-il. Elle dit, sans relever la tête "Je suis très fatiguée". "Je comprends, dit-il. Je vais te conduire à ta chambre". Ils se levèrent. En passant dans le salon elle vit Rémy, comme une statue. Ses cheveux blancs, son embompoint, tout lui parut insensé, mais lorsqu'elle s'approcha de lui il posa doucement sa main sur son épaule "Bonne nuit, ma chérie" dit-il. Georges la précéda dans un escalier provisoire et s'arrêta devant une porte. "Voilà ta chambre" dit-il. Il la serra contre lui "Je repars demain, ajouta-t-il. Je dois aller sur le front des combats. Des combats, tu comprends?". Non, elle ne comprenait pas. "Tu vois ce que je veux dire?" insista-t-il. Elle hocha la tête sans rien dire. Il l'embrassa brusquement, collant sa bouche sur la sienne. Il était grand, il était fort. Mais il ne bandait pas.
Joelle repoussa sa tasse vide. Elle avait besoin de parler. Le soleil inondait la terrasse au-dessus du jardin. La maison derrière elle semblait plus grande, maintenant que le jour l'éclairait, mais les pièces conservaient leur aspect négligé. "Pourquoi as-tu mis cette musique, hier soir?" dit-elle à Rémy. Il se figea. Un instant, elle lut sur son visage toutes sortes d'émotions. "J'ai pensé que ça te ferait plaisir : souviens-toi, c'était le soir de notre première rencontre..." - "Je sais, coupa-t-elle. Je m'en rappelle très bien". Elle s'était réveillée en sursaut cette nuit : le gitan et le violoniste s'étaient confondus dans son rêve. Mêmes cheveux mi-longs, même teint basané. Mais le gitan jouait du violon avec la bouche ensanglantée. Les sanglots l'avaient étouffée. Sans doute Rémy l'avait entendue, dans la pièce à côté, mais il n'était pas venu la consoler. Il aurait pu la prendre dans ses bras, elle se serait laissé aller.
Ils s'étaient revus plusieurs fois, après le concert. La mère de Rémy avait même voulu les accoupler. Elle trouvait Joelle distinguée, féminine, et elle ne pouvait pas lui reprocher d'être trop maquillée, se servant elle-même de tous les artifices pour se conserver un semblant de beauté. Concernant les prétendants, Joelle ne choisissait que suivant des critères bien définis : celui-ci était mal rasé, celui-là n'avait pas de cheveux et cet autre ne savait pas s'habiller. Après la mort de sa mère, Rémy avait hérité d'un bon capital, et puis il avait réussi à vendre chèrement l'appartement qu'elle occupait au bord de la mer.
"Je ne comprends pas, dit-elle vivement, pourquoi tu as décidé d'acheter cette baraque, dans un coin aussi pourri!". Il eut un petit rire. "Je n'ai jamais pensé à mon avenir, répliqua-t-il. Je n'ai commencé à travailler qu'à 40 ans, après la mort de mon père. Et chaque année, après le 1er janvier, ma mère m'apostrophait : J'espère que cette année, tu vas enfin faire quelque chose de ta vie!" et il ajouta "Avec cette baraque j'en ai pour deux ans de travaux. Et quand ce sera fini, je la revendrai pour acheter une autre merde. J'ai toujours vécu dans le luxe, dans des meubles d'époque qui plaisaient à ma mère mais qui me faisaient chier. J'ai toujours admiré mes copains qui vivaient dans des deux-pièces cradingues. Mon père détestait le désordre!".
Et de nouveau Joelle voulut partir. Elle ne se sentait plus à l'aise nulle part. Sa soeur allait bientôt mourir d'un cancer, elle n'avait plus aucune nouvelle de sa fille depuis que celle-ci avait accouché d'un garçon, et elle avait vécu une idylle terrible avec l'ingénieur en chef de l'entreprise où elle avait travaillé. Tout nouvel incident potentiel lui paraissait insurmontable.
Son téléphone sonna, elle le prit d'une main agitée. "Je ne sais pas ce qui se passe, dit Suzy, mais tout ce que nous entendons autour de nous nous fait croire à de nouveaux désastres. Marc et moi nous partons pour V***. Viens avec nous. Marc dit que c'est le seul endroit où nous pourrons encore jouir de la beauté et de la liberté". Rapidement, d'une voix enfiévrée, Suzy lui donna ses coordonnées "Tu trouveras facilement, lui dit-elle avec une sorte de rage contenue, c'est une maison merdique, dans un bled merdique. Venez vite, je vous attends". Rémy la regarda, les bras ballants. Il avait vraiment l'air consterné. Et puis il soupira "Tu as peut-être raison. Je connais bien V***, c'est une ville qui semble indestructible!" mais Joelle, dans son exaltation, vit une ville en ruines, aux palais éclatés et, sortant des décombres, un Georges échappé de l'Enfer, qui la saisissait dans ses bras, grand et beau, blessé et impuissant.

Crumb Me

Robert Crumb donne un entretien dans le Nouvel Obs.
Il en ressort qu'à 65 ans, le maître de la BD passionné de filles fortes et de mecs plutôt obsédés, aime toujours les 78 tours et se méfie des techniques modernes.
"Le sexe et la vieille musique sont deux des meilleures choses de la vie" livre-t-il dans l'hebdomadaire en question. En ajoutant "Je suis totalement largué par la technologie numérique".
Difficile de ne pas lui donner raison lorsqu'on voit, par exemple, à quelle vitesse les téléphones portables se font une concurrence acharnée, livrant toutes les semaines de nouveaux modèles avec de plus en plus de variations susceptibles de nous aider à faussement communiquer avec des interlocuteurs qui, en fait, n'existent que dans notre obstination à vouloir les interpeler pour leur faire croire que nous leur sommes indispensables.
Mais Crumb demeure ce petit génie qui obsède les adolescents lorsqu'ils frottent, dans le huis-clos de leur chambre secrète, la lampe magique pour exaucer quelques désirs que la société rejette. Et ces filles plantureuses, qu'il transcende dans ses dessins, ont plus de sensualité que la vulgarité des femmes nues exposées tous les jours sur le NET.